La librairie de la Fête

Une librairie, des rencontres et des dédicaces avec des personnalités qui viennent débattre

La Librairie propose chaque année une sélection opérée sur les parutions de l’année autour d’auteurs, et donc de livres, qui aident à construire notre réflexion : romans, essais, BD… Son espace dédicace permet d’acheter et de prolonger l’échange avec les auteurs présents dans les débats sur la fête.

 

Jean-Bernard POUY

Pouy F_Mantovani©Editions_GallimardPhoto F_Manto © Éditions Gallimard

” A 72 ans, il est frais comme un gardon malgré un gros mal de dos qu’il met sur le compte de sa maison en Bretagne («j’ai calculé que j’avais transporté 56 tonnes de pierres à la main depuis vingt-cinq ans !») et suit au plus près les soubresauts de l’actualité sociale. C’est ce qui lui a permis, en début d’année, de revenir en force dans les librairies avec une nouvelle Série noire, Ma ZAD, pile au moment où le dossier Notre-Dame-des-Landes arrivait sur le devant de la scène. «J’avais écrit ce texte pour moi après les événements de Sivens, puis je l’avais mis dans un tiroir. Après une centaine de publications, j’avais un passage à vide. Mon pote Raynal, à qui j’en ai parlé un jour, a voulu l’envoyer à Gallimard.» Patrick Raynal, l’ex-patron de la Série noire avec lequel il vient de réécrire le Comte de Monte-Cristo, c’est le pote des aventures les plus folles, telle celle du Poulpe, cette collection créée dans les années 90 un soir de beuverie pour déconner et mettre en scène un SAS de gauche. Il rit de sa voix éraillée par la clope. «On l’a fait dans un rade et on a tant picolé que c’était n’importe quoi. On a même créé l’anti-princesse Alexandra, une petite boulotte blonde dénommée “Sheryl”. Et bien, ça a marché du feu de Dieu !»

Ce grand admirateur de Raymond Queneau ne sait pas parler ni écrire sans multiplier les jeux de mots, les pochades. Cela pourrait lasser s’il n’avait un vrai talent et surtout un regard sur la société qui touche souvent juste. A force de sillonner la France entière au gré des festivals de polars, qu’il a pour la plupart contribué à lancer, il finit par sentir de quel côté le vent risque de tourner. Ces temps-ci, il voit bien la réforme de la SNCF ou l’évacuation de Notre-Dame-des-Landes partir en sucette. «Je sens que ça va être le bordel en France, ça ne peut plus durer. Je vois venir le “BHV”…» Devant notre haussement de sourcils, il précise, sourire en coin, content de sa trouvaille : «Ben… “bordel, horreur, violence”.»

C’est que la SNCF est sa terre nourricière. Son père, d’origine espagnole, y a fait toute sa carrière, d’aide du chef de gare au fin fond du Lot-et-Garonne dans les années 20 à chef de la gare d’Austerlitz dans les années 60. La famille (il a deux sœurs aînées et une sœur plus jeune) a vécu 17 déménagements, et le jeune Pouy a fait le tour de l’Europe grâce aux facilités du paternel. «Il me disait : “Respire la bonne odeur de la gare !”» se souvient-il. Une des raisons pour lesquelles il n’a jamais passé le permis de conduire. En Bretagne, c’est sa femme Prune, mère de ses enfants Léonard et Iris, qui conduit.

Il déteste aussi le mot écrivain. «Un écrivain, ça écrit dans la douleur. Moi, j’écris vite, n’importe où et sur n’importe quoi. Tiens, ce matin, j’ai écrit 15 000 signes sur un truc qui ne m’inspirait pas vraiment. Et j’ai même écrit un bouquin sur un type chargé d’une enquête mais il ne savait pas sur quoi. Et j’ai dans un tiroir un manuscrit qui fait 150 pages en une seule phrase…» On comprend pourquoi la jeune génération des auteurs de polars le considère un peu comme un parrain, même s’il déteste ce mot-là aussi. «L’autre jour, à la télé, on m’a présenté comme le pape du polar. J’ai arrêté la présentatrice tout de suite, “le papy, oui, le pape, non !”»

Pouy, c’est la génération post-Manchette qui a émergé dans les années 80 avec des auteurs comme Didier Daeninckx, Marc Villard ou Thierry Jonquet. Chacun avait sa spécificité. A Daeninckx, la politique et l’extrême gauche ; à Villard, les rues de Paris avec ses putes et ses camés ; à Jonquet, l’angoisse et le désespoir ; à Pouy, la déconnade. Le pire, c’est qu’il n’a jamais vraiment voulu écrire. Sa passion première, c’est le cinéma, expérimental surtout. Il en a fait une thèse après des études au lycée Henri-IV (où il était en classe avec Patrick Modiano et le fils de Maurice Thorez), puis dans diverses facs dont il s’est fait virer avant d’échouer comme animateur culturel au lycée Romain-Rolland à Ivry.

Là, il occupe ses élèves, parmi lesquels Maurice Dantec et Tonino Benacquista, en leur apprenant le plaisir de voir des films. Il a arrêté le cinéma du jour au lendemain comme on arrête une drogue dure. «J’étais en train de faire cuire des saucisses en Bretagne quand j’ai entendu à la radio l’éditeur P.O.L. dire que ses deux films préférés étaient Bande à part de Godard et Hallelujah les collines de Mekas. J’avais passé ma vie à choisir le fin du fin du cinéma, et P.O.L. avait les mêmes goûts que moi ! J’ai décidé que je n’irais plus au cinéma, c’était il y a plus de dix ans.» Prune sourit : «Il n’y va plus, mais il ne parle que de ça !» Il a arrêté de peindre aussi, ou alors, il s’y remet par intermittence mais il lui faut de la place («je peins en grand»).

Son premier polar, Spinoza encule Hegel, il l’a écrit pour rembourser une dette. Le bouquin a plu, alors il n’a plus jamais arrêté. «Quand mon père est mort, je me suis mis à écrire, et quand ma mère est morte, à faire des enfants», dit-il de sa voix rocailleuse dont on ne sait jamais si elle est sérieuse ou moqueuse. Dans son petit appartement du Marais avec vue sur une cour pavée, acheté à une époque où les prix étaient encore abordables, on se croirait à la campagne entre les tommettes au sol et le bois omniprésent. Un intérieur à son image, simple et chaleureux. Cet oulipien adore créer sous la contrainte. Vous lui donnez un mot, il vous en fait une nouvelle le temps de le dire. «C’est Des Papous dans la tête qui m’a appris à réagir à n’importe quoi.» L’émission emblématique de France Culture l’a fait connaître dans la France entière. «Si un jour les Russes attaquent, et qu’on veut monter un réseau de résistance, il suffira de mobiliser les auditeurs des Papous… Dans n’importe quel bled de province, il y a quelqu’un qui écoute !»

Sur la jeune génération, il pose un regard affectueux, même s’il les trouve très violents. Il cite Caryl Ferey, héritier de Didier Daeninckx mais plutôt «roustons-baston», DOA, héritier de Maurice Dantec, et se réjouit de voir le milieu compter davantage de femmes qu’à son époque. Au fait, vote-t-il ? Il pique un fard. «En tant qu’anarchiste, je ne devrais pas, mais comme il est interdit d’interdire, parfois j’y vais. Là, j’ai voté Hamon, le seul qui se soit exprimé sur la fin du travail. Il n’est pas mort à mon avis.» En attendant, il va bientôt rallier la ZAD de Roybon, voir de près ce contre-monde qui émerge et le ravit. C’est ça, Pouy, tout sauf un vieux con. Et puis… c’est le seul capable de dire : «Ellroy, il me les brise un peu.» “

Alexandra Schwartzbrod, Jean-Bernard Pouy, papy polar” in Libération du 4 avril 2018

 


2 janvier 1946 Naissance à Paris. 10 mai 1968 Première manif. 1987-1989 Naissances de Léonard, puis d’Iris. Janvier 2018 Ma ZAD (Gallimard). Mai 2018 Mes Soirs sans tweet (Folies d’encre), clin d’œil à Mes Soixante Huîtres, publié en 2008.

http://next.liberation.fr/livres/2018/04/04/jean-bernard-pouy-papy-polar_1641064

 

 

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En 2017 ils étaient là :

Roland Michon et Laetitia Rouxel pour Des Graines sous la neige, de Nathalie Le Mel. Nathalie le Mel, communarde et visionnaire, militante féministe, témoin des luttes de son temps.

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Christian Bougeard pour Les années 68 en Bretagne, les mutations d’une société. Années de rapides mutations de l’économie et de la société mais aussi des comportements dans une région qui se modernise.
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Nadir Dendoune pour Un tocard sur le toit du monde,  Nos rêves de pauvres, Lettre ouverte à un fils d’émigré
Naître et grandir dans ce maudit département du 9-3, de parents immigrés algériens peut mener sur le toit du monde.

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Gérard Hamon pour La traversée, Voyage de libération et d’amnistie pour ces communards de retour vers la France.
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Livres phares :

Les luttes :

Pinçon-Charlot :  Panique dans le 16ème

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Bernard Friot : Vaincre Macron

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Romain Gherardi : Toxic Story

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Marie-Monique Robin : Le roundup face à ses juges
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Changer le monde :

 

Louise Bryant : Six mois rouges en Russie

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Pudal et Pennetier : Le souffle d’Octobre 1917

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Jean Ortiz : Vive le Che

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Georges Seguy : Ce que la vie m’a appris
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Les romans :         
Deon Meyer : L’année du lion

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Véronique Olmi : Bakhita
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Delphine Coulin : Une fille dans la jungle
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Kaouter Adimi : Nos richesses
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Eric Vuillard : L’ordre du jour

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Beau livre :
Tartakowski et Mordillat : L’Humanité, figures du peuple
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Des BD :
Rotman et Blary : Octobre 17

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Bedouel et Perna : Forçats, le prix de la liberté

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Désirée et Alain Frappier : Là où se termine la terre

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Dupont et Vaccaro : Les gueules rouges

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Pauline Bagieu : Culottées
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